Jamouli Ouzidane

Toynebee  nous a légué une vision synthétique de l’histoire qui compare les grandes civilisations : “genèse des civilisations”, “déclin”, “Etats universels”, “Eglises universelles”, “contacts entre civilisations dans l’espace”…

Toynebbe dit à propos d’Ibn Khaldoun : « Ibn Khaldoun a conçu et formulé une philosophie de l’histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été crée par aucun esprit, dans aucun temps et dans aucun lieu ».

Megerbi confirme la valeur de sociologie historique de l’œuvre ’Ibn Khaldoun;
« Cette œuvre gigantesque et globale traite de la géographie physique, de la géographie humaine, de la politique, de l’économie politique, de la rhétorique, de la pédagogie, de l’alchimie, de la magie, de la jurisprudence, des arts et techniques, de la littérature, de la linguistique, de l’algèbre, de la géométrie, de la médecine, de l’architecture, de l’urbanisme, de l’agriculture, de l’art militaire, de la théologie, etc. ».
Cette œuvre a pour but de donner un bilan de l’histoire des nations en expliquant le pourquoi- comment des événements majeurs qui ont fait la puissance et le déclin des civilisations.

Dans la « Muquaddima », Ibn Khaldoun définit le « Umran » ou la sociologie de la civilisation qui peut être figurée comme un Arbre selon le modèle suivant :

- la « Badiya » forme les racines; c’est la sociologie de la bédouinité (tribu). La bédouinité est un rassemblement de plusieurs milliers d’individus. Ibn Khaldoun nous donne une ethnologie générale (existence de deux types de groupements humains), une psychologie comparée (nomades et citadins), une géopolitique (le désert) et une dynamique sociale la « Acabia ». Dans la phase « badiya », sévit la lutte pour existence, l’activité se limite au strict nécessaire, les mœurs sont rudes, la culture absente, l’anarchie « Acabia » règne entre les groupes rivaux voués à s’entre-déchirer indéfiniment. Le chef suprême est un chef de guerre. Il possède une divinité protectrice et plus tard une légitimité religieuse. La tribu descend en outre d’un même ancêtre. Avant l’existence de la tribu il y’ avait les hordes qui sont des rassemblements de centaines d’individus possédant un chef, qui est le mâle le plus fort ou le meilleur chasseur. Ce chef perd son trône au profit d’un mâle plus fort.

- la « Acabia » forme la sève; Une « Acabia » parvient à s’imposer aux autres soit en soumettant les autres, et en s’établissant dans un milieu plus favorable, conquis sur des sédentaires plus faibles. Les sédentaires sont d’anciennes tribus qui sont passées à une organisation sociale supérieure en abandonnant l’état pastoral pour l’agriculture stable. Leur stabilité a accrut la densité de leur population par la création des premières cités primitives.

- le « Mulk » puis la Hadara forment le tronc; c’est la philosophie politique, analysant les conditions de la souveraineté tant profane (Mulk) que spirituelle (Khalifat) et proposant une dynamique des empires et une anthropologie culturelle (théorie des institutions). La Hadara ou sociologie de la citadinité traite du phénomène urbain. La Hadara est le stade d’évolution qui vient après le processus de sédentarisation. On voit apparaître des activités nouvelles de luxe. L’économie devient monétaire et le travail est divisé. Les mœurs changent, l’autorité de l’état supplée au courage de l’individu, l’obéissance est encouragée… La Hadara atteint le point culminant dans l’épanouissement de la civilisation citadine.

-  le « Ma’ach » forme les branches; c’est l’économie politique.

- les « Ulum » forment les feuilles ou les fruits; c’est la sociologie de la connaissance qui cherche à dresser un bilan des sciences.

Le Cycle Historique khaldounéen
L’explication historique d’Ibn khaldoun sur le Maghreb entre le VIème et le XIIIème siècle peut être étendue jusqu’au XXème siècle (après une parenthèse coloniale). En effet, ce sont toujours des minorités tribales qui subjuguent les populations sédentaires et règnent sur elles. Lorsque ces minorités parvenues au pouvoir, elles  s’assimilent à la vie urbaine, perdent leurs dynamismes et sont chassées à leur tour par d’autres tribus. Le cycle du pouvoir (ascension puis chute) dure quatre générations d’après Ibn Khaldoun :

« -Celui qui a construit la gloire de la famille sait la peine que cela lui a coûté. Il conserve soigneusement les qualités qui la lui ont procurées et qui la maintiennent.

- Son fils après lui succède directement à son père dans cette façon d’agir car il a entendu cela de lui-même et l’a apprit de lui, mais il se montre inférieur en cela à son père et cette infériorité est celle de qui a entendu parler d’une autre chose sans la pratiquer lui-même.

- Ensuite, lorsque vient le troisième, son rôle est surtout de suivre et de prendre modèle. Il est encore inférieur au second de la même infériorité qui frappe l’imitateur par rapport au créateur du droit.

- Enfin, lorsque vient le quatrième, il est totalement inférieur à ses prédécesseurs. Il a perdu les belles qualités qui ont maintenu la construction de leur gloire et même il les a méprisés. Il s’imagine que cette construction a lieu sans peines et sans efforts et que c’est une chose qui leur est due depuis le commencement, en vertu de la seule généalogie mais non en vertu de l’esprit de corps, ni à cause de belles qualités… Il s’imagine qu’elle lui est donnée par la naissance seulement. Il se place au-dessus des gens. Il se regarde comme toujours supérieurs à eux, aveuglé par l’obéissance qu’il s’est toujours vu témoigné…  C’est pourquoi il les méprise. A leur tour, ils lui font la vie dure et le méprisent : ils le remplacent. Il arrive qu’une famille est ruinée en quatre générations… ».

La perte de mémoire joue un rôle positif dans la chute des dynasties barbares. Ibn Khaldoun confirma sa thèse cyclique dans sa volumineuse “Histoire universelle” et dans son “histoire des berbères” sur les conquêtes des Germains, Huns, Mongols, Arabes, Tartares, Turcs et berbères.
La « Badiya » forme la base d’un organisme politique primaire où on voit apparaître les premiers éléments d’une hiérarchie et d’une organisation politique dont on peut voir les influences dans les institutions politiques modernes. L’individu interfère très peu avec la société.

Les bédouins se sont sédentarisés pour satisfaire leurs besoins, puis ont commencé à se tourner vers le luxe et le confort.

Après l’installation progressive du « Mulk », on assiste au conditionnement “behaviorisme” des personnes en les rendant passives et réceptives à toutes les sollicitations. De nouveaux concepts naissent au sein de la collectivité.

Ibn Khaldoun, témoin de la chute du monde musulman a introduit la notion de cycles. Il a expliqué les conditions de naissance, d’évolution et de ruine des empires. Ce système de cycle tribal est barbare car les empires naissent et disparaissent selon un mécanisme primitif; la violence. Les sociétés occidentales non basées sur la tribu, mais sur la démocratie, ont montré une stabilité sociale (durée de vie) remarquable mais il ne faut pas se leurrer; toutes les sociétés sont appelés à disparaître dans une logique de catastrophe . Les sociétés stables sont les plus vénérables.

En introduisant le cycle de vie, Ibn Khaldoun fut le premier penseur à avoir l’idée de catastrophe dans l’histoire ouvrant ainsi la voie à de nouvelles “histoires”.

D’autres penseurs ont une vision linéaire de l’Histoire. Spencer pense que l’humanité évolue dans une direction de l’hétérogénéité à l’homogénéité en revenant quelquefois en arrière. Morgan détermine dans « Ancian Society » trois phases d’évolution ; sauvagerie, barbarie, et enfin civilisation !. Klemme détermine trois phases d’évolution ; sauvagerie, soumission et liberté.

Klemme utilise la théorie raciale pour expliquer que certaines cultures ne progressent pas. Teilhard et Engels pensent qu’on est encore dans la préhistoire. L’homme doit dominer la vie temporelle après la maîtrise de l’existence matérielle.

Référence

[1] Arnold Toynebee, L’histoire, Paris, Payot, 1996.

[2] Georges Labica, Politique et religion chez Ibn Khaldoun, SNED, Algérie

[3] Vladimir Arnol’d, Catastrophe Theory, Springer-Verlag, 1984

 

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Jamouli Ouzidane ; universitaire, chercheur, écrivain, éditorialiste, entrepreneur ... nous contacter pour tout questionnement à ; info@algerienetwork.com